TRACES : L’Art urbain en Serbie et en France 1995 – 2022

La commissaire d’exposition Ljiljana Radošević.

L’exposition « Traces » est le fruit d’un travail consistant à cartographier les activités des individus et des institutions en Serbie et en France relatives à la culture du graffiti et à l’art urbain, ainsi que leurs influences réciproques. C’est une histoire complexe et les informations ou le matériel adéquat qui documenteraient ces échanges visuels et intellectuels ne sont pas toujours disponibles. D’autre part, ces échanges prennent des tournures inattendues. L’influence mondiale de la culture française est évidente sur la scène serbe, cependant,les idées fraîches et l’énergie en provenance de Serbie sont chaleureusement accueillies. Bien que les échanges personnels entre les artistes de Serbie et de France restent invisibles malgré leur présence constante, les échanges institutionnels sont pérennes et bien mis en évidence. Dans cette optique, l’espace de l’exposition servira de soutien visuel afin d’organiser ces influences de façon structurée et compréhensible.

Au début

Au milieu des années 1980, alors que la majorité de l’Europe disposait déjà de scènes graffiti bien établies, la Serbie et Belgrade témoignaient de quelques influences de courte durée. Les médias propulsaient l’idée du package hip-hop selon laquelle il faudrait maîtriser quatre compétences afin de faire partie de cette culture globale : le DJ-ing, le MC-ing, le break danse et les graffitis. Pendant cette période, la seule forme d’expression que les jeunes belgradois trouvaient intéressante était le break dance. Il existait de nombreux crews de break dance : la majorité était d’origine Romani et ils ont même réussi à gagner quelques compétitions européennes. Toutefois, la tendance n’a pas perduré. Dans les années 1990, la guerre civile de Yougoslavie éclata et tous les Balkans sombrèrent dans une décennie de cauchemar de guerre, par conséquent, les échanges avec le reste du monde furent stoppés. Il est curieux de noter que c’est justement durant cette décennie malheureuse que la culture graffiti commença à fleurir à Belgrade. Au milieu des années 1990, il y avait assez de graffiteurs pour former une scène locale du graffiti.

Il se trouve que l’année où Jens est arrivée à Belgrade est également l’année de la sortie du film culte français La Haine réalisé par Mathieu Kassovitz. Cette histoire sur une journée dans la vie de trois mecs de banlieue, issus de l’immigration défavorisée a fortement raisonné chez les jeunes locaux. La Serbie des années 1990 était déchirée par la guerre, la crise économique, les activités criminelles, c’était le pays comptant le plus grand nombre de réfugiés en Europe. En 1998, le film local racontant justement cette époque, Les Cicatrices de Srdjan Dragojevic, est sorti au cinéma et rejoint La Haine comme le symbole de ces temps mouvementés.

La Relance

En 2000, le président Slobodan Milosevic fut renversé et le processus long et douloureux de démocratisation de la Serbie fut officiellement lancé. Quant à la culture graffiti, cette transition avait commencé un peu plus tôt. En 1999, la Serbie subit trois mois de bombardement par l’OTAN, mais Belgrade organisa son premier graffiti jam la même année. À cette occasion, les graffiteurs locaux ont reçu pour la première fois des buses de différents types (fat cap, skinny cap) et ils ont commencé la collaboration avec des artistes de Croatie et de Slovénie et même certains du reste de l’Europe. Ceci ne signifie pas qu’il n’y avait pas eu de collaborations ou de visites d’artistes venus des pays de l’ex-Yougoslavie, tout de même, nous voulons souligner que c’est la première fois que ces échanges avaient un cadre officiel. Les artistes de la culture graffiti sont supranationaux, l’essentiel est „d’être un bon arstiste graffiti“.

Cette période de régénération de notre scène graffiti a duré jusqu’en 2003 quand le premier chef du Gouvernement démocratiquement élu, Zoran Djindjic, a été assassiné. Pour maintes raisons, la scène locale graffiti s’est atténuée jusqu’à presque disparaître, quand, soudainement, vers la fin de 2004, nous avons commencé à repérer une petite pochette monochrome d’Amélie Poulain. Une fille, âgée de 16 ans à l’époque, qui se nommait TKV (The Kraljica Vila ou La Reine Fée) était de retour de sa visite de Rome où elle avait vu les pochoirs de Sten et Lex et avait décidé d’introduire dans l’espace public un de ses personnages de film préférés. Même si le plus ancien graffiti de Belgrade, de caractère politique, a été réalisé en pochoir en 1920, TKV a lancé tout un mouvement d’’art urbain à Belgrade avec sa petite intervention. Il est important de noter qu’encore une fois un film français a eu un rôle clé dans le développement de la scène graffiti et de l’art urbain à Belgrade. La technique du pochoir était connue de l’art depuis très longtemps, mais son impact en Europe était surtout dû au mouvement de pochoirs de Paris des années 1980. La culture hip hop a rapidement gagné en popularité en Europe et la culture graffiti était déjà présente dans la plupart des grandes villes européennes où elle se confondait avec les formes d’art traditionnelles réalisées dans l’espace public, dont les interventions dans l’espace public faites avec la technique du pochoir. Cette fusion et pollinisation croisée de la culture graffiti venue des États-Unis avec les pratiques artistiques et techniques européennes a finalement amené à l’expression artistique que nous appelons l’art urbain. Certains de ces prédécesseurs de l’art urbain européen étaient de France. Nous pensons à des artistes comme Blek Le Rat, Space Invader et Mr. André. Ils avaient tous une influence majeure sur la scène de Belgrade, et par conséquent, sur celle de Serbie. À l’époque où ils créaient leurs premières œuvres dans les rues, ils faisaient partie de la culture graffiti, étant donné que le concept de l’art urbain n’existait pas, mais en réalité, ils étaient précurseurs d’un nouvel art conceptuel dans les rues qui est né de la culture graffiti, mais représente une expression visuelle différente.
Au début du nouveau millénaire, différentes institutions culturelles ont pris la relève en termes de transmetteurs de tendances graffiti et d’art urbain. Et durant cette période la majorité des tendances avait une seule direction – de l’Europe vers la Serbie.

Intégrations

Au début des années 2000, l’Europe a vu une vraie vogue de l’art urbain, et de nombreux fonctionnaires de ville ont compris que cette nouvelle expression artistique pourrait servir de moyen simple pour mettre en œuvre les projets de régénération et de création de la marque de ville. Il est ensuite devenu évident que les institutions culturelles partout en Europe pourraient collaborer officiellement avec les graffiteurs et les artistes urbains et promouvoir leur travail. En 2008, le Tate Modern de Londres a organisé une exposition importante nommée Street Art qui a changé la perception que les institutions culturelles avaient de la culture graffiti et de l’art urbain. L’année suivante a vu deux expositions extraordinaires à Paris : l’une intitulée Le T.A.G. au Grand Palais et la seconde nommée Né dans la rue – Graffiti à la Fondation Cartier. La dernière exposition qui a définitivement changé la narration a été organisée par MOCA à Los Angeles en 2011 et elle était intitulée Art in the Streets. Nous tenons à souligner quand même que les petites galeries indépendantes avaient reconnu la valeur des graffitis et de l’art urbain déjà dans les années 1970, mais la consécration et la grande entrée dans le monde des arts ne sont arrivées que vers la fin de la décennie 2000 grâce aux expositions mentionnées.

Nous témoignons ensuite de la transformation de l’opinion des fonctionnaires municipaux et des institutions culturelles. Les politiques de tolérance zéro des grandes villes européennes empêchent les interventions dans l’espace public sans autorisation, ce qui est l’essence même des graffitis et de l’art urbain. Ces politiques créent ainsi un besoin de les organiser et de les installer dans des galeries ou musées. Le plus souvent les graffiteurs et les artistes urbains obtiennent les permis grâce aux institutions, festivals ou fonctionnaires municipaux, ce qui n’est pas une tendance positive et change la nature même de la culture graffiti et de l’art urbain. Certes, cette tendance existe à Belgrade et en Serbie, mais elle n’est pas dominante et il semblerait que les Balkans soient le dernier bastion du graffiti et de l’art urbain libre. Durant cette période, les artistes serbes sont très actifs en France, mais aussi en Europe en général. Les artistes serbes assistent aux différentes manifestations en France, le plus souvent sur la demande personnelle de l’organisateur, mais aussi aux expositions organisées par des galeries plus influentes qui promeuvent ces formes artistiques. D’autre part, plusieurs initiatives indépendantes en Serbie ont fait appel à une plus forte participation de l’Institut français de Serbie. Une des initiatives les plus influentes est Les Résidences de l’Art urbain fondé par Vladimir Palibrk qui vit entre Belgrade et Paris. Depuis 2014, Les Résidences de l’Art urbain a accueilli de nombreux artistes avec le soutien de l’Institut français de Serbie, du Forum culturel autrichien de Belgrade et du ministère de la Culture de la République de Serbie. L’artiste TKV a créé une autre initiative nommée All Girls Street Art Jam en 2018 qui est aussi soutenue par l’Institut français. C’est grâce à ce jam que nous avons eu le plaisir d’accueillir l’artiste Kaldéa lors de chaque édition de cette manifestation.

Après avoir travaillé ensemble pendant plusieurs années, Vladimir Palibrk des Résidences de l’art urbain, l’Institut français de Serbie et quelques artistes urbains locaux et français ont créé un groupe majeur pour réaliser l’exposition Co-Travelers (co-voyageurs). Palibrk a conçu l’exposition, il était soutenu par l’Institut français, il a invité quatre artistes à le rejoindre dans la production et, enfin, ils ont tous été accueillis dans le Musée de l’art contemporain de Voïvodine. La conception de l’exposition est basée autour des animaux ayant eu un rôle majeur dans la société humaine. Que ces animaux soient des « héros », des pionniers, des animaux de guerre ou des animaux de la fourrière, leur statut n’a jamais été mis en question. Le sujet devient plus complexe quand on pense aux animaux utilisés comme nourriture, sujet d’expériences pour la médecine ou les produits cosmétiques, ou quand ils sont des astronautes. TKV, Polar Bear, Sanja Stojkov et Aleksandar Bunčić ont relevé le défi et ont choisi les animaux les plus intéressants pour raconter les histoires. Polar Bear est réputé pour sa série d’animaux en danger critique d’extinction, donc il a décidé de réutiliser le même sujet pour cette exposition, tandis que TKV a opté pour les animaux étant sujets d’expériences. Stojkov a choisi de ne présenter que des chiens célèbres et Bunčić a peint une pléthore d’animaux, mais aussi des rats comme animaux ayant apporté la peste en Europe et ravagé sa population à plusieurs reprises durant des siècles. Le pochoir était la technique choisie par tous les artistes, par contre le support sur lequel ils ont appliqué la peinture était différent. Ils ont utilisé la toile sans cadre, les ready-made, les matériaux recyclés et ainsi de suite. Toutes les œuvres d’art ont été produites exclusivement pour cette exposition.